LE JARDIN d'AQUARELLE

« LE JARDIN d'AQUARELLE »

 

Très intéressée Sidoine pose la question qui lui tient à cœur:

- « Félix vous me montrerez le tableau de L’Ulbénosiame » ?

-« Nous irons demain si vous le voulez bien . »

Le lendemain ils partent au début de la matinée , Phébus sur leurs talons . Sidoine est émue en remontant l’allée de peupliers . Félix pousse la barrière de bois brûlée par le soleil et lui donne la clé de la maison . La porte s’ouvre sans bruit quand celle-ci tourne dans la serrure .

La jeune femme hésite une fraction de seconde avant de franchir le seuil du salon ; elle ouvre les volets , le soleil entre de concert avec l’air frais du matin . Se retournant elle embrasse du regard la grande pièce où rien n’a été touché . Félix ramasse la palette , les pinceaux , remet le tabouret sur ses pieds tout en disant :

-« Venez Sidoine , je vous montre l’autre entrée .

-«  Et le tableau ?

- «  Tout à l’heure je préfère…

-« Entendu , comme vous le souhaitez Félix . »

Tout en devisant ainsi , il ouvre une porte prés de l’escalier ; on peut la prendre pour celle d’un placard .

Quelques marches de pierres usées mènent à une cuisine ancienne . Une haute cheminée occupe tout un mur ; une « pierre d’évier » trouve sa place sous l’une des fenêtres basses encadrant la lourde porte d’entrée qui s’ouvre sur un fouillis d’herbes , de ronces . On ne distingue pas grand-chose si ce n’est les rameaux d’un seringa et de rosiers entremêlés . Face à cette dernière se trouve une armoire vétuste ternie par la poussière et l’amorce d’un autre escalier disparaissant dans l’épaisseur du mur . Félix explique :

-« C’est une très vieille bâtisse datant du « temps des escaliers secrets » . Les persécutions religieuses étaient de mises . Cette partie est la plus ancienne vu l’épaisseur des murs .

Empruntant l’escalier secret ils arrivent dans une soupente minuscule qui s’ouvre sur le palier prés de la chambre bleue et blanche .

Dissimulée dans la boiserie la porte en est invisible pour ceux qui ne connaissent pas les lieux .

Sans se concerter ils poussent ensemble le pêne de la chambre , en plaisantant Félix invite Sidoine à y entrer…. « Passez belle Dame. »

Elle ne répond pas….passe le seuil et s’exclame :

- « Félix c’est comme la première fois , vous voyez bien que je n’invente rien . »

En effet la chambre est inondée de soleil ; par la fenêtre ouverte où elle se penche elle contemple le jardin superbe  tout en parlant …

- « Félix , Félix regardez…où est il  passé? » s’interroge t’elle en allant sur la palier…personne .

Machinalement elle s’assied devant la coiffeuse , prend une brosse de soie , lève les yeux vers le miroir…et sursaute….Une silhouette diaphane vêtue de blanc au délicat visage se reflètent dans celui-ci , l’Inconnue se penche vers elle , murmure un nom lui semble t’il…. « Flore »….

- « Sidoine , Sidoine qu’avez-vous ? ça ne va pas ? » Deux mains solides la secouent sans ménagement . Félix inquiet l’interpelle .

-«  Vous êtes fou Félix , qu’est ce qui vous prend ? Vous me faites mal. » dit elle en se dégageant de l’étreinte de son compagnon .

Debout , face à face , ils se regardent aussi surpris l’un que l’autre sans comprendre ce qui se passe . Côte à côte ils descendent l’escalier sans parler , traversent le salon. Dehors le grand air les fait frissonner .S’asseyant sur la même souche où déjà Sidoine s’est assise , Félix prend la parole :

- « Que nous arrive t’il ? Voyons nous avons ouvert la porte de la chambre ; vous êtes entrée , vous vous êtes penchée à la fenêtre ouverte je ne sais comment entre parenthèse , puis vous vous asseyez à la coiffeuse . Je vous parle , vous n’avez pas l’air d’entendre . Je vois votre visage dans le miroir . Vous prenez une brosse comme si alliez brosser vos cheveux mais votre geste reste en suspend lorsque vous levez les yeux sur le miroir….comme si vous regardiez quelqu’un avec surprise….Le reflet dans le miroir n’est pas le mien j’en suis sûr…c’est autre chose , moi je ne vois que votre visage .

Inquiet je me suis avancé comme vous ne me répondiez pas je vous ai secouée pardonnez moi pour ce geste , mais je ne comprenais plus rien ….pas plus qu’à présent !

Que regardiez vous ainsi attentive , qui vous parlait ? Votre regard n’était pas éteint comme celui des personnes en transe ; au contraire interrogateur et ravi à la fois…Ah je n’y comprends rien . Pourtant il y a bien une explication bon sang ! »

-« Je vous excuse Félix….je ne vous ai pas entendu . La chambre était semblable à la première fois je vous assure . Moi aussi je vous ai parlé mais vous aviez disparu ; je vous ai cherché jusque sur le palier comme vous ne répondiez pas j’ai supposé que vous étiez redescendu . Alors je me suis assise devant la coiffeuse en prenant la brosse j’ai senti une présence j’au cru que c’était vous...

Imaginé ma surprise en voyant dans le miroir le reflet du jardin et la silhouette ténue de la jeune fille,….puis ce prénom murmuré….Flore !

Lorsque j’ai perçue votre voix j’étais comme en a pesanteur , vos mains me faisaient mal . Il y avait aussi un parfum léger comme celui de la marjolaine il me semble , je ne sais pas très bien . Il y a autre chose le visage esquissé dans le miroir est le même que celui qui se reflétait prés du mien dans l’eau de l’étang , vous vous en souvenez ?

C’est quand même bizarre tout ça…. »

-« Oui je me souviens de l’étang….Dites moi Sidoine lorsque vous vous êtes penchée à la fenêtre le jardin bleu était là ?

-« Le jardin était là Félix , comme la première fois .Mais que m’arrive t’il , est ce que je deviens folle ? ou alors j’hallucine ? » conclut Sidoine. Ce à quoi son compagnon répond :

-« Venez , entrons que je vous montre quelque chose. » Sidoine suit Félix dans le salon ; celui-ci se dirige vers le chevalet et fait glisser le drap recouvrant le tableau …elle est figée…

-«  Le jardin bleu et blanc , c’est lui , c’est bien lui que je vois là haut et le parfum , vous sentez le parfum Félix ? »

La jeune femme sanglote d’émotion contre l’épaule son compagnon . Peu à peu elle se calme.

 

S’approchant du tableau ils distinguent une silhouette féminine en filigrane , comme suspendue dans les fleurs du jardin. Ensemble ils prononcent : « Le Jardin d’Aquarelle » ! Où peut il être ? en se détournant il fait tomber la pochette de soirée posée sur le piano , il s’en échappe un bracelet d’argent vieilli .

Sidoine le ramasse , le tourne entre ses doigts….surpris par son silence Félix s’approche…elle lui montre le bijou où un prénom est gravé : Florine !

Emue elle replace soigneusement le bracelet dans la pochette la repose sur le piano ouvert . Du bout des doigts elle en frôle les touches , elle aimerait tant s’asseoir , là , et jouer , mais n’ose pas .

Ses mains s’attardent sur les longs gants veloutés.

- « Que chantez vous Sidoine ? C’est joli cet air. »lui demande Félix . Sans s’en apercevoir elle fredonne… « Reviens veux tu…. » la voix de celui-ci la tire de ses pensées .

Il recouvre le tableau tout en disant : « Je suis sûr qu’un jour nous comprendrons. » Pensive elle le regarde et soudain s’exclame :

- « Félix vous sentez le parfum ? »

Ils sont l’un prés de l’autre ; elle glisse sa main dans celle de son compagnon…

En effet c’est subtil aérien , le parfum s’enroule autour d’eux comme l’étreinte d’une présence amie ! En partant Sidoine comme Félix savent qu’ils n’ont pas rêvé .

Du même pas ils reviennent à l’Auberge où Zoé volubile les accueille :

- «  Ah ! vous voila ! ce n’est pas un reproche mes amis ; c’est que Baptistin et moi on commençait à s’inquiéter , ça fait beau temps qu’vous êtes partis . Mais ça va pas ? Vous en faites une tête… » Elle s’affaire auprés d’eux , fait asseoir Sidoine dans son fauteuil , avance une chaise pour Félix , va , vient , affairée , leur sert à boire lorsque les paroles de Sidoine l’arrêtent….

- « Zoé , cela à recommencé , dés que je suis entrée dans la chambre de « L’Ulbénosiame » !

-«Vous inquiétez pas Mam’zelle restez confiante. »

Sidoine n’en est pas convaincue ,elle serait inquiète sans la présence de Félix qui confirme ses dires et en est témoin . Le soir ils se retrouvent avec Blanche autour d’un bon repas .

La conversation bien sûr « roule » sur « L’Ulbénosiame » et son Jardin d’Aquarelle

peint sur un tableau et dont seulement Sidoine bénéficie de visu .S’y ajoute le parfum « l’absence » de Félix pour la jeune femme alors que lui la voit devant le miroir.

Il y a aussi le bracelet gravé du prénom qu’elle a entendu….. » Florine » !

Sidoine à nouveau leur confie ses interrogations :

- « Comme j’aimerais comprendre ce qui m’arrive. Félix me sidère en m’expliquant que « je voyage » d’une dimension à l’autre ; c’est du chinois pour moi . J’ai entendu des personnes en parler , approché quelques livres , mais de là à ce que cela m’arrive il y a une marge ! »

-« Croisez vos mains petite » lui suggère Blanche en entremêlant elle-même ses doigts et poursuivant :

-« Vos mains se rejoignent ,vos doigts s’entrelacent.

Ils ont chacun et chacune leurs individualité tout en occupant le même espace….Imaginez que la texture de votre chair soit diaphane , chacune d'elle, chacun de vos doigt s’interpénètrent tout en restant unique . L’aquarelle c’est de l’eau et des pigments mêlés pour de magnifiques nuances ils se rencontrent….

A présent décroisez les , ils se sont rencontrés dans le même espace .Un autre exemple…tracez sur une feuille de papier une portée musicale . Promenez vous sur celle-ci…Vous êtes en Do , en Ré et ainsi de suite . Vous montez et descendez la gamme sur la même portée comme vous le voulez , chaque note émet un son différent sur ces lignes là .L’harmonique est différente à chaque fois , c’est ce qui se passe lorsque vous ne voyez pas Félix…il est là pourtant et vous aussi mais comme vous vibrez différemment….votre Essence est ailleurs en Ré ou en Fa alors que votre corps physique est toujours en Do , votre perception des êtres et des choses est modifiée . Vibrant sur un autre mode vous ne pouvez pas le voir.

C’est ce qui se passe probablement pour la silhouette féminine que vous captez à travers le miroir et sans doute pour le jardin . Sidoine il y a de multiples mondes ou dimensions qui vibrent légèrement ou sont plus lourds , notre Monde fait parti de ceux-ci .Avez-vous observé une toupie quand elle commence à tourner ? vous la voyez ainsi que ses couleurs ; mais à mesure qu’elle prend de la vitesse elles vont d’estomper ; elle-même ne sera plus qu’un tourbillon….vous comprenez ? »

- « Oui je comprends ; mais c’est fabuleux , si je comprends bien tout dépend de l’attention que l’on porte sans à priori . »

- « Et ainsi il y a plus de concordances si vous vous dégagez du mental , de l’intellect cela facilitera vos accords sur d’autres harmoniques .

N’oubliez pas Sidoine que la Vie est mouvement , ce qui vous semble immobile bouge imperceptiblement….très très lentement donc on ne voit rien ; pas plus que lorsque le mouvement va très très vite tout à l’air statique et pourtant cela bouge. »

Sidoine reste pensive , que de choses ne découvre t’elle pas , c’est effarant !

Jusque là silencieuse , Zoé prend la parole…

-« Et le prénom de Flore , vous connaissez Blanche ?C’est le nom que disait Mam’zelle Sidoine dans son sommeil . Nous on connaît pas de Flore avec Baptistin , on a cherché pourtant…. » Félix parle du bracelet ou ce prénom est gravé , mais personne ne connaît .

Blanche leur conseille de consulter Maître Aubin

Il est fort tard lorsqu’ils se séparent . Sidoine plonge dans un sommeil profond sitôt couchée .

Félix s’en va à travers les champs et les bosquets suivi de Phébus . C’est une nuit de pleine lune ; l’astre navigue silencieusement éclairant le paysage de sa clarté magique . Tout est tranquille , le vent est tombé . Félix marche à longues foulées dans l’allée de peupliers vers « L’Ilbénosiame » dont les fenêtres et la porte sont grandes ouvertes pour l’accueillir .

Pour Le Ménétrier les Arcanes de l’Invisible n’ont pas de secrets il les a pénétré  depuis l’enfance grâce à Heirtz le Bûcheron tout simplement , justement parce qu’il n’était pas à l’affût du pouvoir mais en attente de la Vie !

Félix est un homme d’écoute , de silence , c’est un « vibrant » qui sait se faire attente passionné tout en éveil. Il respire au rythme des éléments ; dort au creux de la terre quand il en a besoin c’est son refuge. Il se régénère parmi les arbres , dans l’onde fraîche de Fontjoie tout comme dans une flaque de soleil , sous la pluie et dans le vent !

Il a parcouru le monde . Partout il a su trouver les Merveilles de la Nature , du Petit Peuple , des Envolées vers les Etoiles comme ici à Clairval.

Quand il pousse la barrière de bois brûlée par le soleil il lui semble entendre la maison respirer.

Il frissonne un peu ses sens tout en éveil .

Comme l’après midi il s’assied sur la souche devant la maison , le dos appuyé contre un des balustres de la terrasse encore debout .

Tout en mâchonnant une feuille de menthe sauvage il regarde celle-ci éclairée par le clair de lune et essaie de l’imaginer telle qu’elle devait être il y a longtemps….Puis ensuite comment elle sera une fois qu’elle aura fait toilette et sera rénovée .

Il ne veut surtout pas la modifier . Il se dégage un charme certain de « L’Ulbénosiame » .

Pourquoi ne pas avoir gardé son nom de « Maison Bleue » tout simplement?

Il s’assoupit un peu….mais ses sens restent en éveil . Il lui semble percevoir une présence pourtant aucun bruit suspect ne s’est fait entendre .

Sans bouger , il ouvre les yeux et reste stupéfait...

Devant lui se tient un couple vêtus l’un et l’autre à l’ancienne , l’homme tient entre ses mains celles de sa compagne. Félix les devine fort épris !

  

La maison est différent et semblable à la fois , sa façade d’un bleu léger se fond dans la blancheur des roses grimpantes et du seringa, des effluves de parfum de marjolaine viennent jusqu’à lui.

Ce n’est pas la nuit , ce n’est pas le jour .

Une lumière nacrée et vibrante baigne le lieu. Alors l’ombre il réfléchit à toute vitesse : « je deviens fou , Sidoine déteint sur moi je suis resté trop longtemps au soleil. » il se mord l’intérieur des joues (aïe ça fait mal) .

Il ne rêve donc pas ; un moustique indiscret se pose sur son front , ça l’agace , il bouge un peu…juste un petit peu…Le couple , la maison s’estompe derrière un voile de brume opalescente !

Mais avant il capte le regard de la jeune femme sur lui….troublant , elle l’a donc vu aussi !

                           Il s’endort dans le salon sur le vieux canapé .               

 

La suite prochainement...... dans

"LE  REPOSOIR  des AMANTS "

Chanteplume

 

 

 

 

 

 

 

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