Le Miracle des Ajoncs le Miracle des Avoines

 

Le Miracle des Ajoncs
et le Miracle des Avoines

par

Mathilde ALANIC

Princesse de Thuringe, reine de France malgré elle, quand son sauvage époux Clotaire eut fait égorger son jeune frère, Radegonde, saisie d’horreur, courut jusqu’à Noyon, solliciter la protection de saint Médard, et prit le voile. Ainsi consacrée à Dieu, n’ayant pas d’autre ambition que l’asile de la prière où elle pût échapper au monde barbare et grossier qui révoltait la délicatesse de son âme et sa tendre piété, la reine s’évada de la villa d’Athis avec quelques suivantes et chercha à gagner les pays évangélisé par saint Martin et saint Hilaire.

Mais le farouche Mérovingien n’acceptait pas son départ. Il envoya ses hommes d’armes sur la trace de la fugitive. Et dans la claire vallée de la Loire, en vue des plaines d’Aquitaine, les pieuses femmes se virent en grand danger d’être atteintes et de retomber sous le joug brutal.

Alors Dieu permit le miracle dont s’émerveillent encore les vieilles conteuses du Poitou et de l’Anjou.

Adoncques sur la lande d’hiver, la petite reine s’enfuyait, poursuivie par les soldats roux du roi Clotaire. Et grandement effarouchée, elle cherchait vainement un coin où se terrer dans la plaine sans abri, couverte seulement d’herbes sèches et de broussailles épineuses au ras de terre.

Le gorge-rouge apitoyé voletait autour d’elle, lui criant de place en place quel chemin il fallait suivre. Et le roitelet, qui s’intéresse à tout, qui se mêle de tout, mais coeur intrépide et généreux, voulut aider à l’entreprise.

« Par ici ! Par ici ! venez, dame, sous cette touffe d’ajoncs qui, la première de toute la lande, s’est avisée d’éclore trois boutons, pour fêter votre venue. »

Radegonde, pauvre petite sainte ! se blottit sous l’ajonc qui entrouvrit ses branches, se gonflant tant qu’il pouvait pour lui reformer un toit.

Les soudards, arrivés au bout de la lande, se dressèrent sur leurs étriers sans rien découvrir.

« Nous l’avons pourtant vue courir devant nous, dirent-ils tout déconfits. Où peut-elle s’être mussée ?

Mais la pie, aussi curieuse que bavarde, et nuisible comme le sont les bavards, ne sut pas se retenir de crier :

« Sous l’ajonc fleuri ! Sous l’ajonc fleuri !... »

Les reîtres, oyant ce crissement, se mirent en devoir de chercher le buisson assez fou pour arborer fleuron sous la rafale d’hiver. Radegonde, bien transie, priait de tout son coeur.

Mais voici que la lande desséchée, d’un coup se trouva couverte d’un merveilleux manteau. Tous les ajoncs avaient fleuri. Pas un brin qui ne portât pendeloque...

Sous l’ajonc fleuri !... Il en était des milliers d’ajoncs chargés de grains d’or ! Sot et maudit oiseau ! Il se raillait !

Un des archers perça la pie d’un javelot... Ce qui fut bien fait !

Les soldats tournèrent bride, abandonnant le pourchas ! Et une voix passa qui dit :

« Bien, les ajoncs. Pour en garder mémoire, vous aurez désormais une fleur aux branches en toutes saisons. »

Une autre version est donnée du miracle expliquant la disparition subite de Radegonde et de ses compagnes.

La petite reine, exténuée d’angoisse, entendait déjà résonner le sol sous les pas des lourds destriers. Une prière ardente monta de son coeur dolent :

« Mon Dieu, vous êtes toute notre espérance ! Sauvez vos humbles servantes ! »

Une étrange force la redressa soudain. Et la voix raffermie, elle appela un homme qui, non loin, semait de l’avoine.

« Écoute, chrétien, au nom du Seigneur ! Des gens armés arrivent qui vont s’enquérir près de toi. Réponds fermement que dès le temps que tu semas cette avoine, homme ni femme n’est par icy passé. »

Incontinent, le champ se couvrit d’une toison d’avoines si hautes et drues que la reine et ses compagnes, Agnès et Disciolle, purent se blottir entre leurs tiges.

Les soldats apparurent et apercevant le rustaud, la faucille à l’épaule, l’interpellèrent avec rudesse.

« Or çà, truand, as-tu vu passer des dames de ce côté ? »

« Oui dà, répondit le bonhomme bans sourciller. C’était justement au temps où je semais cette avoine. »

Les soldats, voyant la nappe verte des épis ondoyant sous la brise, branlèrent leurs têtes, et rebroussèrent chemin.

Ainsi le miracle permit à Radegonde d’atteindre sans malencontre la ville où sa sainteté devait fleurir, enclose dans le monastère de la Vraie-Croix, mais rayonnant bien au-delà de son pieux asile.

Mathilde ALANIC,Contes d'entre-ciel-et-terre,
Flammarion, 1945.

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